L’IAO, l’infirmière d’accueil et d’orientation, ou IOA devrais-je dire… les lettres changent de place mais le rôle reste le même : accueillir les patients à leur arrivée, comprendre leur motif de venue, évaluer le degré d’urgence, trier et orienter dans le secteur de soin adéquat.
Un peu d’histoire pour commencer : le concept d’infirmière de tri est finalement très récent. Il date des années 80 et a mis derrière lui l’époque où la priorité était donnée aux plus âgés ou aux plus démonstratifs, le fameux tri « à la tête du client ». Différentes échelles de tri ont été créées pour uniformiser la prise en charge. L’une des premières est la Classification Infirmière des Malades aux Urgences (CIMU). Initialement mise en place à Saint-Louis, elle est basée sur cinq niveaux de tri, du plus urgent au moins urgent.
Nous avons gardé cette échelle pendant plusieurs années, avant la mise en place de la FRench Emergency Nurses Classification in Hospitals (FRENCH) en 2017. C’est une échelle à six niveaux de tri, qui se base sur des dénominateurs (douleur abdominale, céphalées, douleur thoracique…), et des modulateurs de tri (intensité, facteurs de risques etc).
L’interrogatoire se fait toujours selon le fameux 3Q2C : le « Quoi » (le motif), le « Quand » (depuis hier ou deux ans ?), le « Comment » (les circonstances), le « Combien » (intensité de la douleur par exemple) et enfin le « qui » (le patient, ses antécédents, son terrain). Avec cette formule -presque- magique, on recueille toutes les informations nécessaires au tri. Et à l’IAO l’interrogatoire c’est 80% du travail !
L’IAO est un poste clé dans un service d’urgence, il permet d’aider à l’organisation des prises en charge dans les secteurs de soins. Je m’explique : les patients s’inscrivent auprès d’un aide-soignant, annonçant leur motif de venue, s’en suit la création du dossier (et l’impression des étiquettes …pas d’étiquettes, pas de bracelets ; pas de bracelet, pas d’identitovigilance, ni de bilan sanguin… bref, l’air de rien, les étiquettes aussi sauvent des vies !). Nous voyons ensuite le patient dans le box d’IAO, seul ou accompagné d’un aide-soignant afin de comprendre le motif de venue, prendre les paramètres vitaux, évaluer la douleur et le degré d’urgence puis trier en conséquence. Nous sommes donc dans les premiers personnels à voir le patient, qui est signalisé sur le logiciel par un timbre qui prend la couleur du tri que nous lui apposons. Nos collègues dans le poste de soin se fient donc à cette couleur, car ayant l’échelle de tri en tête, chacun ira installer et voir plus ou moins vite tel ou tel patient. Le tri engendre, en fonction de la couleur, différentes attitudes : tri 2, je surveille de près, tri 5, je surveille de loin. Le médecin aussi est, qu’il le veuille ou non, influencé par la couleur du timbre (c’est ce qu’on appelle le biais d’expectation) : « ça ne peut pas être un infarctus puisque c’est un tri bleu ». Le tri conditionne toute la suite (délai, installation, examens, intensité de soins, surveillance…).
Nous sommes également dans les premiers à avoir un échange avec le patient, il faut savoir comprendre, installer, rassurer, évaluer, prendre le temps pour ceux qui en ont besoin, et expliquer la suite : l’attente, plus ou moins longue, mais toujours anxiogène pour le malade. Il pense avoir été oublié, il en a assez d’attendre, et puis « les autres sont passés avant » et puis « de toute façon pourquoi c’est toujours si long chez vous aux urgences », « j’ai faim », « j’ai soif », « je peux rentrer chez moi et vous m’appelez quand c’est mon tour ? » Autant de sollicitations qu’il faut anticiper et auxquelles il faut savoir répondre.
Aux urgences, nous sommes postés tous les jours dans un secteur différent, allant de l’IAO au secteur d’hospitalisation, en passant par les différents circuits de médecine. Les nouveaux arrivants prennent leurs marques pendant six mois avant de bénéficier de la formation. Soyez rassurés, on ne jette personne dans le grand bain de la salle d’attente sans être accompagné par des infirmier.es ayant plus d’ancienneté. De même, nous ne sommes pas seul au monde : nous pouvons demander conseil à nos collègues et il y a le médecin d’accueil coordinateur (le MAC !), aussi appelé médecin super gentil qui va lire notre ECG, répondre à notre question parce que là j’ai rien compris, c’est grave ça ? tu peux venir voir, réorienter, m’apporter un café ? ( qui ne tente rien n’a rien !).
C’est un poste qui demande des capacités d’organisation, de rapidité et de synthèse, qui s’acquièrent lors de la formation théorique au CESU puis dans la pratique quotidienne aux urgences. Pour ma part c’est un moment que j’apprécie énormément : accueillir un patient, investir au mieux les cinq minutes que durent l’entretien, jongler avec la prise de constantes, guider l’entretien – alors, il faut que je vous raconte cette histoire depuis le début, ça a commencé il y a dix ans quand je suis tombé de… Holà ! je vous coupe pardon – je recentre, pour comprendre la demande du jour. L’évaluation et la prise en charge de la douleur sont également importantes aux urgences, nous pouvons donner des médicaments PO, sur protocole ou encore immobiliser un membre douloureux suite à un traumatisme.
Vous l’aurez compris, c’est un poste aux multiples facettes, qui ouvre la voie à beaucoup de discussion, tant sur ce que nous y voyons que sur les possibilités d’améliorer la prise en charge des patients.
Références
1 – Taboulet P, Moreira V, Haas L, et al. Triage with the French Emergency Nurses Classification in Hospital scale: reliability and validity. Eur J Emerg Med. 2009 ;16:61-7. doi: 10.1097/MEJ.0b013e328304ae57.
2 – Taboulet P, Maillard-Acker C, Ranchon G, et al. Triage des patients à l’accueil d’une structure d’urgences. Présentationde l’échelle de tri élaborée par la Société française de médecined’urgence : la FRench Emergency Nurses Classification in Hos-pital (FRENCH). Ann Fr Med Urgence. 2019 ; 9:51–9




